Corse : la vengeance dans la peau

Vendetta corseS’il est une chose autre que la charcuterie et les paysages qui interpelle quand on évoque la Corse, c’est la vendetta. Ce terme d’origine italienne aura enflammé les passions et causé nombre de décès et aujourd’hui encore, on a l’image du Corse comme quelqu’un de virulent et vindicatif. Mais comment donc s’est constituée cette image tenace que l’on a des habitants de l’ile de beauté ?

La vindetta prend déjà ses racines en Corse quand cette dernière est encore sous tutelle génoise. Assoiffés de justice alors que le système pénal génois était relativement clément, les insulaires décidèrent de se fier qu’à eux pour régler leurs comptes. Le laxisme des autorités génoises de l’époque n’était pas le seul responsable de cette montée de vindicte populaire. Avec les nombreuses invasions auxquelles les habitants ont du faire face, on ne peut pas dire que le contexte incitait au pacifisme, mais c’est surtout la notion de famille qui allait parfaire la création de la vendetta.

Il faut dire que l’honneur familial est une chose extrêmement sacrée pour les Corses, bien plus que n’importe quelle religion. A ce titre, en 1686, l’un des sous fifre du pape Innocent XI annonça que tous ceux qui refusaient de mettre leurs rancœurs de côté se verraient priver de l’absolution. Aussi pratiquants qu’ils soient, les principaux concernés n’y prêtèrent pas vraiment attention. Ils avaient d’ailleurs la rancœur tellement tenace qu’il n’était pas rare de voir certaines animosités perdurer au fil des générations. Quand à ceux qui voulaient demeurer hors du conflit, ils devaient subir le rimbeccu, reproche public traitant de lâche celui qui a refusé d’accomplir son devoir.

La vendetta n’était donc pas prise à la légère et répondait même à une charte bien particulière. On n’allait pas trucider son ennemi à la va vite, loin de là. Il fallait d’abord passer par l’avis des autres membres de la famille pour savoir si oui ou non vendetta il devait y avoir. Si c’était le cas, la famille visée recevait un avertissement. Une fois le méfait commis, le responsable était farouchement protégé par les siens et il n’était pas rare de voir des maisons nichées dans les maquis se transformer en bunkers quasi imprenables. Certains ont même passés de nombreuses années calfeutrés dans leur bâtisse.

ColombaLe XIXème aura vu une certaine montée en puissance de la vendetta dans l’imaginaire collectif, aidé en cela par des auteurs comme Prosper Mérimée qui à travers son Colomba nous relate les aventures d’un jeune homme revenant en Corse et qui se verra presque contraint de réaliser une vendetta. Au delà de l’aspect pittoresque du roman, on a droit à une plongée dans les codes de la vendetta avec une histoire proche de la tragédie, contrebalancé cependant par une galerie de personnages hauts en couleurs et des situations riches en rebondissements.

Loin de la légèreté toute relative de Colomba, Guy de Maupassant y est aussi allé de sa plume pour nous évoquer à travers sa courte nouvelle Une vendetta l’histoire d’une mère entraînant jour et nuit son chien pour en faire l’instrument de sa vengeance.

Ces divers récits ainsi que d’autres ont contribués à inscrire la notion de vendetta comme partie intégrante du paysage corse. Aujourd’hui il semblerait que seuls les souvenirs et les histoires entretiennent encore les fantasmes. Il n’est pas rare de voir encore quelques maisons arborant encore leur meurtrières, prêtes à soutenir quelque assaut lancé par une famille adverse.

Même si l’aspect extrêmement vindicatif de la vendetta est répréhensible, on peut quand même y trouver une certaine noblesse au travers de ces forts liens entre la famille et l’honneur. Aussi incroyable que ça puisse paraître, les vendettas pouvaient même avoir une issue «heureuse ». Un médiateur, le paceru, pouvait parfois calmer les ardeurs des familles rivales qui finissaient par se donner une accolade tout en se promettant amicizia e parentella. Une autre manière en somme de régler ses différents, sans la moindre effusion de sang.

David VEERASAWMY